Comment fabriquer la Terra Preta?

 

Au fil de nos enquêtes sur les savoirs paysans, plus nous avançons, plus certains territoires se révèlent incontournables. L’Amérique du Sud en fait partie, notamment par la richesse de ses pratiques agricoles anciennes. En travaillant sur notre guide pratique Boostez vos plantes naturellement, nous avons découvert ce que les archéologues et agronomes appellent la Terra Preta. Littéralement "terre noire", parfois désignée sous le nom de Amazonian Dark Earth, cette couche de sol extrêmement fertile, présente par plaques dans le bassin amazonien, est le fruit de pratiques agricoles anciennes, élaborées par des sociétés indigènes bien avant la colonisation.

 
Terra preta

Qu’est-ce que la Terra Preta ?

La Terra Preta do Índio (terre noire des Indiens) est un sol anthropogénique, c’est-à-dire modifié intentionnellement par l’activité humaine. On la reconnaît à sa couleur foncée, sa texture grumeleuse, sa richesse en matière organique et sa capacité exceptionnelle à retenir les nutriments. Contrairement aux sols acides et pauvres typiques de l’Amazonie, la Terra Preta contient des niveaux significativement plus élevés de phosphore, potassium, calcium et azote.

 

Origines et datation

Les plus anciennes traces de Terra Preta remontent à environ 5000 ans, bien que la majorité des zones identifiées datent de 300 à 1000 ans avant notre époque. Leur présence suggère l’existence de sociétés sédentaires dotées de savoir-faire techniques précis. Aujourd’hui encore, des communautés telles que les Kuikuro, dans le Haut-Xingu, produisent des sols enrichis à partir de déchets domestiques, selon des logiques comparables à celles observées dans les couches anciennes.

 

Composition observée

Les études menées sur les sites de Terra Preta indiquent une composition stable, issue de l’accumulation progressive de matériaux d’origine domestique :

  • Charbon de bois (ou biochar), produit par pyrolyse (combustion en milieu pauvre en oxygène),

  • Déchets organiques : restes alimentaires, excréments, fumier, os,

  • Fragments de céramique, fréquemment retrouvés et susceptibles de jouer un rôle dans la rétention d’humidité,

  • Sources de calcium : coquilles, os calcinés, cendres,

  • Liquides domestiques : urine, eaux grises, jus issus de compost.

Ces éléments ont été intégrés au sol au fil du temps, générant une structure stable, durablement fertile, et biologiquement active plusieurs siècles après leur abandon.

 

Comment reproduire une dynamique comparable?

Sans chercher à imiter à l’identique un processus pluriséculaire, certaines pratiques actuelles s’inspirent de la logique de la Terra Preta. Les étapes généralement proposées sont :

  1. Produire du biochar à partir de bois, coques ou résidus végétaux par pyrolyse,

  2. Mélanger ce biochar à des matières organiques variées : compost, purins, restes riches en calcium,

  3. Ajouter des liquides organiques : urine diluée, eaux de lavage non traitées,

  4. Incorporer l’ensemble au sol, en plein champ ou en bacs de culture,

  5. Renouveler régulièrement les apports, de façon lente et continue.

Dans certaines communautés amazoniennes, la création de petits tas de résidus alimentaires — notamment de manioc et de poissons — à proximité des habitations contribue encore à nourrir le sol de manière diffuse, sur le long terme.

 

Quelles sont ses propriétés agronomiques?

Les propriétés agronomiques de la Terra Preta sont largement reconnues :

  • richesse en éléments nutritifs,

  • capacité de rétention d’eau supérieure à la moyenne,

  • pH plus élevé que celui des sols acides voisins,

  • activité microbienne dense et diversifiée,

  • structure favorable au développement racinaire,

  • stabilité physique et chimique dans le temps.

Ces caractéristiques en font un modèle pour la recherche contemporaine sur l’agriculture régénérative, les sols vivants, et la séquestration du carbone.

 

Intérêt contemporain

Au-delà de son efficacité agronomique, la Terra Preta attire l’attention pour sa dimension cumulative, sa sobriété technologique, et sa capacité à maintenir la fertilité sans intrants industriels. Elle contribue aussi à revaloriser les pratiques agricoles de sociétés longtemps qualifiées — à tort — de non-agricoles.

Dans notre travail de documentation sur les savoirs paysans, elle illustre la possibilité d’une fertilité construite dans le temps long, enracinée dans les gestes domestiques et la gestion collective des ressources. Ses applications intéressent autant les contextes tropicaux que les expérimentations menées dans des potagers ou fermes à échelle humaine, ailleurs dans le monde.

 

Pour aller plus loin :

  • Woods, W.I. et al. (2009). Amazonian Dark Earths: Wim Sombroek’s Vision. Springer.

  • Lehmann, J. et Joseph, S. (2009). Biochar for Environmental Management: Science and Technology. Earthscan.

  • Glaser, B. et Birk, J.J. (2012). “State of the scientific knowledge on properties and genesis of Anthropogenic Dark Earths in Central Amazonia (Terra Preta de Índio).” Geochimica et Cosmochimica Acta.

  • Schmidt, M.J. et al. (2014). “Dark Earths and the human built environment.” Journal of Archaeological Science.

 
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